
Un vent de conquête souffle sur le Théâtre de la Tempête et nous emporte dans une fresque monumentale. Avec Édouard III, texte rare attribué à Shakespeare, Cédric Gourmelon relève un défi colossal et le transforme en épopée brûlante. Plus de 3h00 de passion, de fer et de fièvre amoureuse qui se dévorent comme un roman de chevalerie.
Écrite autour de 1593 et traduite par Jean-Michel Déprats et Jean-Pierre Vincent, cette pièce longtemps restée dans l’ombre surgit aujourd’hui comme un trésor redécouvert. On y croise la guerre de Cent Ans, la loi salique brandie comme argument politique, les rivalités franco-anglaises et les élans d’un souverain prêt à tout pour agrandir son royaume. La rencontre rêvée de Marlowe et Shakespeare irrigue chaque scène. Intrigues diplomatiques, alliances fragiles, bravoure militaire et déclarations enflammées s’entremêlent dans un théâtre où l’honneur vacille sous la pression du désir. Édouard, roi belliqueux, vicieux et stratège, révèle aussi une part plus sombre lorsqu’il s’éprend de la comtesse de Salisbury. Cette tension entre conquête territoriale et obsession intime donne au spectacle une densité troublante. On découvre un monarque conquérant, habité par la volonté de réunir deux couronnes sur une même tête. La langue, somptueuse et martiale, résonne comme un chant d’acier. L’ampleur du récit étonne et fascine.

La mise en scène de Cédric Gourmelon choisit la sobriété pour laisser respirer la puissance du verbe. Le plateau devient champ de bataille, salle du trône, forteresse assiégée grâce à une grande structure bois mobile, une grande profondeur de scène et des spots pour la plus part apparents. A cela se rajoute, la direction d’acteurs fougueuse et à un sens aigu du rythme. Les scènes de combat possèdent une énergie de péplum, portées par une troupe investie corps et âme dans l’ensemble de leurs rôles. Les déclarations d’amour éclatent avec une intensité presque dangereuse. Le spectacle assume son souffle épique sans craindre la démesure. La troupe avance comme un seul corps, galvanisée par l’ampleur du défi. Certains interprètes brillent davantage que d’autres mais l’ensemble tient par la cohérence collective et la générosité du jeu. L’immersion demeure intacte tout au long de cette traversée historique. On assiste à la naissance d’un roi mythique autant qu’à la mise à nu d’un homme dominé par ses pulsions. La tension dramatique ne retombe pas, même lorsqu’on quitte la salle.
La durée pourrait intimider certains. Pourtant elle devient au contraire un atout. Les 3h10 passent avec une fluidité étonnante tant le récit captive. Les enjeux politiques dialoguent avec les questions contemporaines de pouvoir, de légitimité et de domination masculine. La loi salique résonne comme un écho brûlant aux débats actuels sur l’héritage, le masculinisme et l’exclusion des femmes. Cette fresque chevaleresque révèle une modernité saisissante et il ne fallait pas réduire le temps. Une pièce encore inédite en France, enfin offerte au regard du public, qui donne envie de poursuivre la découverte de l’auteur sur toutes les scènes parisiennes. La traduction précise soutient la force des alexandrins. L’ensemble compose un spectacle audacieux, performatif et généreux. Une épopée qui rappelle combien Shakespeare demeure un vrai volcan dramatique.
Édouard III s’impose comme une révélation théâtrale et un événement historique. Cédric Gourmelon et sa troupe signent une fresque flamboyante qui conjugue amour, guerre et vertige du pouvoir. Au Théâtre de la Tempête, l’Histoire bifurque dans un fracas d’acier et de passion.
Les comédiens : Zakary Bairi [le prince Édouard, le messager, le capitaine Polonais, un pauvre Français ], Laurent Barbot [Artois, Ludovic, un pauvre Français, Percy, le 2e héraut, un citoyen], Jessim Belfar [le comte de Derby, l’Écossais, le marin, le 3e héraut], Marc Bertin [Audley, le roi David, un 2e citoyen, un pauvre Français, le capitaine], Vladislav Botnaru [Montaigu, Philippe, Salisbury, un pauvre Français, un citoyen], Guillaume Cantillon [Warwick, le roi Jean, Montfort, le capitaine, un citoyen], Victor Hugo Dos Santos Pereira [Lorraine, le 3e Français, Villiers, écuyer, un citoyen, Copland], Vincent Guédon [le roi Édouard, le héraut], Manon Guilluy [Douglas, Charles, le 1er Français, un soldat, un pauvre français, la reine Philippa], Fanny Kervarec [la comtesse de Salisbury, le Roi de Bohême, un 1er citoyen, un pauvre Français, écuyère, un citoyen, le héraut]
Où voir le spectacle?
Au théâtre de la Tempête jusqu’au 22 février 2026