
Revisiter une légende théâtrale en la faisant basculer vers un univers féminin contemporain suscite immédiatement la curiosité. L’idée intrigue par son audace et par la promesse d’un regard neuf sur un mythe façonné par la langue flamboyante d’Edmond Rostand. La proposition attire d’autant plus qu’elle ambitionne de relier l’héroïsme d’hier aux fragilités d’aujourd’hui.
L’idée de replacer l’héroïsme romantique dans un contexte moderne aurait pu offrir un terrain d’exploration dense, notamment sur la manière dont les femmes intériorisent le regard d’autrui et affrontent la compétition imposée par les normes sociales. La pièce esquisse ces pistes sans réellement les creuser, préférant une simplification qui gomme la subtilité attendue d’une telle transposition. Cyrana, obsédée par ses fesses, concentre l’intrigue sur une dimension corporelle qui aurait pu devenir une critique fine des diktats esthétiques, pourtant cette matière glisse souvent vers des constats attendus. Les relations professionnelles au centre d’aide manquent de relief, empruntant davantage au registre de la caricature qu’à celui du portrait sensible. Les figures secondaires, figées dans des stéréotypes vocaux et gestuels, amoindrissent l’impact émotionnel que ce récit aurait pu susciter. La tirade détournée, clin d’œil assumé à Rostand, possède un charme certain bien que son audace reste mesurée. L’écriture aspire à sublimer la fragilité de l’héroïne, tout en laissant flotter l’impression d’un potentiel inexploité. Cette tension crée un spectacle qui hésite entre satire et hommage, cherchant son point d’équilibre sans vraiment le trouver.
La véritable force de ce projet repose sur l’engagement total de Juliette Wiatr, capable de tenir la scène avec une énergie généreuse et un sens du rythme qui captent l’attention. Sa capacité à passer d’un personnage à l’autre avec une netteté réjouissante confère au spectacle une vitalité qui soutient les passages plus inégaux. Elle habite Cyrana avec sincérité, donnant au personnage une humanité immédiate et une fragilité touchante. Sa présence devient le fil conducteur essentiel, celui qui permet au public de suivre l’histoire. Les figures croisées dans le récit demeurent très schématiques, rendant la charge comique parfois trop appuyée pour réellement émouvoir. Pourtant son jeu, précis et dynamique, compense souvent les faiblesses d’écriture par une implication corporelle remarquable. Son rapport au public, direct et ouvert, crée des respirations bienvenues. Cette performance fait exister l’ensemble, révélant une interprète investie dont la détermination porte véritablement la pièce.
L’absence de décor devient un choix assumé qui recentre le spectacle sur le corps de la comédienne et sur le travail sonore pensé avec finesse. L’univers auditif, élaboré par Pierre-Louis Gallo et Jean-Pierre Jeunet, enveloppe la scène d’une texture singulière qui renforce l’ambiance et enrichit la narration. Ces matières sonores offrent un écrin immersif, transformant chaque transition en espace mental plutôt qu’en simple changement de lieu. Les jeux de rythmes, de bruitages et d’atmosphères confèrent à l’ensemble une tonalité presque cinématographique, donnant du souffle aux scènes. L’économie de moyens devient alors une arme esthétique, laissant la lumière et la voix construire un monde mouvant. Ce minimalisme produit une poésie discrète, où la suggestion remplace avantageusement la démonstration. Ce cadre épuré met également en valeur la physicalité de la comédienne, qui occupe l’espace avec assurance. L’intention de créer une fable contemporaine autour de l’estime de soi transparaît clairement.
On ressort avec l’impression d’un projet audacieux dont l’élan dépasse parfois sa propre construction. On reconnaît le talent et l’enthousiasme d’une interprète qui porte la représentation avec conviction, gentillesse et générosité.
Où voir le spectacle?
A la Manufacture des Abbesses jusqu’au 24 janvier 2026