Le théâtre peut encore provoquer, déranger, faire réfléchir et faire rire tout en éclairant le réel avec intelligence. Cette création transforme un sujet brûlant en expérience collective jubilatoire et salutaire. La virtuosité se mêle à l’irrévérence pour secouer les consciences et les certitudes.

Frédéric Ferrer orchestre une fresque aussi ludique que politique autour de l’extraction du lithium, matière stratégique devenue symbole d’une transition écologique pleine de contradictions même en France. Le dispositif emprunte les codes du débat démocratique, multipliant réunions publiques, prises de parole officielles et échanges soi-disant participatifs. Très vite, le mécanisme révèle son absurdité systémique et met en lumière une consultation citoyenne davantage performative qu’opérante. Le spectacle déroule méthodiquement les enjeux économiques, industriels et environnementaux liés au forage, à la transformation des sols et aux impacts irréversibles sur les écosystèmes. Chaque argument est exposé avec rigueur, clarté et surtout avec un humour corrosif. Les points de vue se croisent, s’opposent, s’annulent et parfois se contredisent. L’ironie affleure sans détourner l’attention du propos. On rit, on comprend et on s’indigne. Cette dramaturgie de la complexité rend visible l’illusion et l’absurdité du pseudo consensus. Le théâtre devient un espace critique pleine d’ingéniosité. L’engagement se fait joyeux, humain et profondément sérieux.

La style Vertical Détour se reconnaît immédiatement dans le rythme effréné de la parole de Frédéric Ferrer, la précision lexicale et l’usage virtuose des supports visuels. Les projections, graphiques et acronymes farfelus créent un décalage constant entre technicité et burlesque. L’invention des prénoms-acronymes autour de Nicole constitue un fil comique savoureux, transformant la bureaucratie en terrain de jeu satirique. Cette mécanique provoque enthousiasme immédiate, tout en soulignant la déshumanisation du langage administratif. Le spectacle réussit à rendre limpides des notions complexes liées à la géologie, à l’industrie extractive et aux conséquences climatiques. Le rire naît de la reconnaissance d’un système absurde et pas de la caricature facile. L’écriture collective, nourrie de recherches solides, confère une densité rare à l’ensemble. Chaque scène avance une idée, chaque séquence creuse une faille. L’humour devient outil qui enrichit notre esprit critique. La réflexion s’installe durablement avec son lot d’images marquantes. Rien n’est simplifié et pourtant tout est compréhensible.

L’ensemble des comédiens porte ce projet avec une énergie communicative et une collaboration harmonieuse. Karina Beuthe Orr, Clarice Boyriven, Caroline Dubikajtis Patosz, Guarani Feitosa, Militza Gorbatchevsky, Hélène Schwartz et Frédéric Ferrer incarnent, avec talent, une galerie de figures aussi crédibles qu’amusantes. Chaque interprétation affirme une posture, un discours et une humanité singulière. Le jeu collectif crée une circulation fluide de la parole, donnant corps à une polyphonie vivante. Les personnages non humains trouvent également leur place, rappelant que la nature reste l’angle mort des décisions politiques car considéré comme secondaire. L’ensemble conserve une cohérence remarquable sur 1h45. Notre attention ne faiblit à aucun moment tellement nous sommes emportés dans le tourbillon. Le plaisir de jouer ensemble est palpable et donne une autre dimension au spectacle. Cette aventure théâtrale assume pleinement sa dimension militante sans prêcher. Elle questionne, provoque, rassemble et pousse aussi à aller au-delà des apparences. Le rire devient un acte politique sincère.

Ce spectacle frappe fort, juste et longtemps. Il transforme un débat complexe en fête critique collective et festive. Un théâtre nécessaire, stimulant et profondément réjouissant à voir absolument.

Où voir le spectacle? 
Au théâtre du Rond Point jusqu’au 7 février 2026

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