Certaines rencontres artistiques frappent comme une évidence et laissent une empreinte durable. Celle-ci célèbre un homme obstiné, visionnaire, longtemps incompris, à travers le regard sensible d’un interprète habité. On est invité à une traversée intime où la persévérance devient une forme de poésie.

Rendre hommage au facteur Cheval relève d’un geste audacieux, tant son histoire semble défier toute tentative de représentation. Jacques Gamblin, artiste en résidence au Centquatre, s’empare de cette figure singulière avec une délicatesse vibrante, porté par un texte nourri d’admiration et d’étonnement. La parole avance au rythme de la marche, épouse le souffle, épouse le temps long, celui de l’effort répété et du rêve tenace. Chaque phrase évoque les pierres ramassées, les moqueries subies, l’énergie inépuisable d’un homme qui construit envers et contre tout. L’écoute devient un espace de contemplation où la ténacité se transforme en acte artistique. La relation qui se tisse entre le créateur d’hier et le lecteur d’aujourd’hui prend la forme d’un dialogue intérieur, presque chuchoté, chargé de respect et de fascination. La voix raconte autant qu’elle sculpte, laissant apparaître la grandeur d’un destin façonné loin des codes et des reconnaissances officielles.

Le dispositif sonore imaginé avec Manuel Coursin accompagne cette odyssée avec une intelligence rare. Les sons, les frottements, les résonances minérales donnent une texture concrète au récit et prolongent la marche imaginaire du facteur. Les gestes simples, les manipulations de pierres, les silences habités installent une présence presque méditative. Le texte palpite, se charge d’émotion, devient matière vivante. On ressent la fatigue, la ferveur, la solitude aussi, mais toujours traversée par une force intérieure qui pousse à continuer. « Cher Cheval » déploie une attention extrême aux détails, invitant le regard à s’attarder, l’esprit à ralentir, le cœur à s’ouvrir. Cette sobriété assumée permet au récit de toucher profondément, sans détour ni emphase. La douce et précise mise en lumière accompagne magnifiquement ce chemin.

Peu à peu, l’histoire se transforme en réflexion universelle sur la création, la persévérance et la foi en son propre geste. La figure du facteur Cheval devient un symbole lumineux de résistance douce et de liberté intérieure. Rien n’est démonstratif, tout est offert avec humilité, et pourtant l’impact est immense. Ce moment suspendu rappelle que l’art peut naître d’un pas répété, d’un rêve obstiné, d’une fidélité à soi-même, mais surtout qu’il ne renonce jamais à la beauté. Jacques Gamblin est arrivé à retranscrire dans son livre et son interprétation son amour d’un homme audacieux, singulier et unique. On sort porté par une émotion calme et durable, avec l’impression d’avoir approché quelque chose de profondément juste.

La proposition nous touche par sa sincérité et sa finesse. Le dialogue entre les époques éclaire le présent avec une douceur rare. Un coup de cœur évident qui célèbre la force du geste artistique et la dignité des rêveurs.

Où voir le spectacle? 
Au 104 du 29 au 31 janvier 2026 dans le cadre du Festival Les Singulier·es

Pour en savoir plus : https://www.radiofrance.fr//franceculture/podcasts/l-atelier-fiction/cher-cheval-de-et-avec-jacques-gamblin-8240299

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