Il paraît que le monde va mal. Formidable scoop. Plutôt que d’ajouter une nouvelle couche de désespoir à la pile déjà conséquente, Julie Bertin et le Birgit Ensemble préfèrent poser une question autrement plus stimulante : Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Bientôt le jour fait tomber les frontières entre les identités, les langues et les histoires dans un spectacle profondément humain, politiquement vibrant et visuellement magnifique.
Au commencement, il y a donc des témoignages. Les interprètes sont assis devant nous et racontent. Puis quelque chose de passionnant se produit, ils deviennent autres. Ils deviennent des vrais individus à part entière. Un homme peut porter l’histoire d’une femme, une femme celle d’un homme. L’identité de l’interprète s’efface derrière celle dont il ou elle devient momentanément le dépositaire. Le genre importe moins que la parole transmise. Et ce dispositif, d’une apparente simplicité, dit déjà énormément. Qui possède une histoire ? Qui possède le droit de la raconter ? Faut-il nécessairement avoir vécu une expérience pour devenir le relais de celui ou celle qui l’a traversée ? Les comédiens répondent avec leurs corps, leurs sensibilités et leurs voix en faisant circuler les récits. Et progressivement, le français lui-même ne suffit plus. D’autres langues surgissent. Le monde entre sur le plateau. On ne comprend alors pas forcément chaque mot et, étrangement, ce n’est plus indispensable. Une intonation, un visage, un silence ou un geste continuent de raconter. Derrière chacune de ces histoires particulières se dessinent des émotions qui, elles, traversent les frontières beaucoup plus facilement que les êtres humains. C’est là toute la beauté, de partir de l’intime pour atteindre quelque chose d’universel sans uniformiser les expériences. Ces personnes ne racontent pas toutes la même histoire. Elles nous touchent justement parce que leurs singularités finissent par réveiller quelque chose qui nous appartient.
Puis une comédienne, d’un geste convaincu et fort, détruit littéralement l’espace qu’il vient de nous apprendre à regarder. Le grand rideau est arraché et tout bascule. Ce qui semblait constituer notre décor devient provisoire. Un autre monde doit maintenant être fabriqué devant nous. Des paquets de terre sont ouverts, leur contenu déposé, répandu jusque sur le sol. Les interprètes construisent un sol et la matière envahit progressivement le plateau. La scénographie devient alors un personnage à part entière. Ce mur, notamment, est absolument fascinant. Ses couleurs chaudes et brillantes se métamorphosent selon les éclairages. Il paraît presque vivant, changeant, presque organique. On y fixe différents objets. Il devient surface de projection, trace et mémoire. Il peut même saigner et donne encore plus de volume au récit raconté. Julie Bertin ne se contente pas de parler de frontières, de construction et de destruction. Elle les matérialise sous nos yeux. On construit, on arrache, on creuse, on recouvre, on transforme. Rien ne semble définitivement acquis et fabrique des sensations. On regarde un mur apparaître et immédiatement, mille autres murs viennent à l’esprit. Ceux qui séparent les territoires, ceux qui excluent, ceux que l’on érige entre les individus et ceux que l’on construit parfois en nous-mêmes. La lumière achève de rendre cet espace presque magique. Une même matière change de visage, une couleur en révèle une autre et ce que nous pensions connaître quelques minutes auparavant devient soudain étranger. C’est magnifique.
Toute cette machinerie théâtrale ne fonctionnerait évidemment pas sans les incroyables interprètes qui la font vivre. Ils nous attrapent dès les premières minutes avec presque rien : une chaise, une voix et une histoire. Ensuite, ils ne nous lâchent plus. Il faut une immense générosité pour passer ainsi d’une identité à une autre, changer de langue, de corps, de registre et devenir successivement le dépositaire de vies qui ne sont pas les siennes. Mais il faut surtout beaucoup de précision pour que ce dispositif ne ressemble pas à une simple succession de témoignages. Caroline Arrouas, Fareen Aslam, Heza Botto, Robin Causse, Morgane Nairaud, Loïc Riewer et Gaia Singer contribuent à cet univers fort et poignant. Chaque récit semble déposer quelque chose avant de laisser la place au suivant, comme ces poignées de terre qui finissent par fabriquer un paysage entier. Peu à peu, les histoires individuelles deviennent une histoire collective. C’est aussi là que l’engagement trouve sa plus belle expression. Il ne nous assène pas une vérité, il fait entendre une multiplicité de voix, de vie, de peines, de tristesse, de rejet, de discrimination, de haine… et aussi de l’amour, de l’amitié et de la solidarité. Il rappelle que derrière les grands mouvements de population, les frontières, les conflits, les discours politiques et les statistiques se trouvent d’abord des existences particulières. Des êtres qui aiment, souffrent, espèrent, partent, restent, perdent et recommencent. Et lorsque ces récits passent d’un corps à l’autre et d’une langue à l’autre, quelque chose de profondément émouvant se produit car l’étranger cesse progressivement d’être « l’autre ». Il devient simplement quelqu’un dont on écoute l’histoire.
Le temps file et on est happé par ces récits, captivé par les transformations du plateau et constamment curieux de découvrir ce qui surgira derrière la prochaine métamorphose. Bientôt le jour réussit ainsi quelque chose de précieux en étant politiquement engagé sans sacrifier la poésie, visuellement impressionnant sans étouffer l’humain et profondément émouvant sans forcer l’émotion. Julie Bertin et le Birgit Ensemble construisent, détruisent et reconstruisent sous nos yeux un espace où les histoires et les langues peuvent enfin circuler. Et lorsque le théâtre fait tomber ses murs avec autant d’intelligence et de beauté, il devient sacrément difficile de ne pas avoir envie de regarder ce qu’il y a de l’autre côté.