
D’abord, il n’y a rien à voir. Alors on écoute. Des chants traversent l’obscurité, des pieds frappent le sol et déjà Badke(remix) impose sa pulsation avant même de nous révéler les corps qui la produisent. Puis la lumière revient doucement et dix interprètes apparaissent et ils vont faire de la scène un formidable espace de danse, de fête, de liberté et de résistance.
Tout part du rythme. Celui des pieds qui frappent le sol, des corps qui se répondent, des voix et de cette musique qui semble parfois nous transporter au milieu d’une immense fête populaire. La dabké, danse traditionnelle palestinienne, constitue le cœur battant du spectacle, puis les chorégraphes Amir Sabra et Ata Khatab la font dialoguer avec la danse contemporaine, le hip-hop, la capoeira, le cirque ou encore le kickboxing. Les frontières explosent et les gestes circulent. Un mouvement hérité de la tradition peut soudain basculer vers une énergie furieusement contemporaine avant que le collectif ne reprenne ses droits. On entend même cette voix de chanteur qui semble animer une soirée et donne cette impression de fête. Pourtant, derrière cette joie se dessine quelque chose de beaucoup plus profond. Ces artistes ne sont pas simplement réunis pour nous offrir une démonstration virtuose. Danser devient aussi une manière d’affirmer une présence, une culture et une capacité à continuer, qu’importe ce qui se passe dans le monde. Les pieds frappent le plateau avec une force et chaque impact semble dire : nous sommes encore là.
Une joie immense, physique, communicative se fait ressentir. Les interprètes sourient. Ils se regardent, s’encouragent, se défient, s’amusent et nous embarquent avec eux. Elle devient une manière de résister à ce qui voudrait réduire des êtres humains à la souffrance, au conflit ou aux images d’actualité. Ici, ils dansent. Ils existent dans toute leur individualité. Ils transpirent, rient, s’épuisent, recommencent. Et ils sont différents en reflet avec la vraie diversité du monde. Les tailles, les morphologies, les présences et les manières de bouger composent un groupe qui n’a absolument pas besoin d’uniformiser les corps pour fabriquer du collectif. C’est même exactement l’inverse. Chacun conserve sa singularité et celle-ci nourrit l’énergie commune. Voilà une image qui fait du bien car être ensemble ne signifie pas devenir identiques.
Cette diversité se retrouve jusque aussi dans les costumes. Les couleurs éclatent, pleines de peps et de fantaisie. Une robe semble pouvoir surgir d’une autre époque, un costume plus classique apparaît ailleurs, les silhouettes ne racontent pas toutes la même histoire et pourtant tout finit par appartenir au même tableau. C’est joyeux, vivant, parfois presque désordonné en apparence, alors que les corps sont engagés dans une mécanique collective d’une précision impressionnante. Et quelle belle énergie communicative. La danse semble circuler d’un interprète à l’autre comme si personne ne devait laisser retomber la pulsation. L’un s’élance, l’autre reprend. Le groupe se forme, éclate, se recompose. La tradition n’est surtout pas enfermée sous une cloche avec une pancarte « patrimoine, ne pas toucher ». Elle vit parce qu’on la transforme. C’est là que Badke(remix) devient magnifique : le spectacle ne choisit pas entre mémoire et modernité. Il fait danser les deux ensemble et propose souvent plusieurs tableaux qui dansent en même temps. Le temps file avec cette sensation étrange d’avoir assisté à une fête dont on n’a aucune envie de voir arriver la dernière chanson. Lorsque les artistes s’arrêtent, la réaction de la salle raconte presque tout : on se lève, les visages sourient et une joie extrêmement sincère circule du plateau aux fauteuils. Ca fait du bien au moral.
Badke(remix) est un spectacle magnifique parce que sa technicité ne cherche pas simplement à impressionner, mais elle transmet quelque chose de rare. Une culture peut se réinventer sans disparaître, un collectif peut célébrer ses différences et la joie elle-même peut devenir une affirmation de vie. On entre dans le noir en écoutant des pieds frapper le sol, on ressort avec leurs rythmes encore dans le corps et surtout, un immense sourire sur le visage d’avoir partagé un vrai moment merveilleux.
Où voir le spectacle?
Au théâtre du Rond-Point jusqu’au 17 octobre 2027