Le point de départ ressemble à une fuite contrariée avec une voiture fatiguée, une route trop longue et une destination trompeuse. Fabien traverse les États-Unis sans réel désir de départ, porté par une Chevrolet cabossée qu’il baptise Princesse, comme on nomme ce qui nous sauve autant que ce qui nous retient. Les kilomètres s’accumulent et le paysage extérieur devient le miroir d’un territoire intérieur en reconstruction. Chaque rencontre agit comme une balise émotionnelle avec des figures d’autorité ambiguës, des âmes solitaires croisées dans des lieux suspendus, des instants charnels vécus avec une intensité fulgurante. Ce périple prend alors une dimension presque spirituelle, une lente traversée des souvenirs, des manques, des désirs inassouvis… Le récit avance avec pudeur, laissant la fragilité s’installer sans forcer l’émotion et l’on se surprend à reconnaître ses propres failles dans celles du personnage.
L’interprétation de Fabien Ducommun impressionne par son engagement total et sa générosité constante. Le corps devient langage, la voix se transforme en confidence, le mouvement accompagne la pensée avec une grande précision. Il déploie une palette artistique d’une grande richesse : jeu, chant, danse, souffle, présence… Un artiste complet. Tout circule avec une fluidité qui rend le récit profondément vivant et sensible. La narration ne cherche pas l’effet, elle avance avec sincérité, tenant le fil d’émotions continuent qui ne se relâche pas. On sent une maîtrise technique évidente et surtout une capacité rare à se mettre en danger avec maîtrise et avec élégance. Le plateau devient un espace de confiance et de confidence où chaque silence compte autant qu’un mot, où chaque respiration semble raconter quelque chose de plus vaste que l’histoire elle-même.
La musique accompagne ce voyage comme une compagne invisible et essentielle. La guitare, jouée en direct par Jean-François Prigent, enveloppe le récit d’une douceur mélancolique, créant une atmosphère propice à l’introspection. Les sons prolongent les paysages évoqués, soutiennent les élans, apaisent les chutes. La lumière d’Anne Gayan quant à elle, sculpte les émotions avec une délicatesse remarquable. Elle dessine des horizons, suggère des états intérieurs, éclaire les zones de doute comme celles de l’apaisement. La quasi absence d’éléments matériels renforce cette sensation de liberté fragile, laissant l’imaginaire du spectateur voyager sans contrainte. Rien ne cherche à démontrer, tout invite à ressentir et l’on se laisse porter avec une confiance totale jusqu’au dernier instant.
On quitte la salle avec le sentiment d’avoir partagé quelque chose de précieux. Une traversée intime qui parle d’amour, de réparation et de réconciliation avec soi-même. « Aime-moi » rappelle que le théâtre peut être un refuge, une route, une respiration.
Où voir le spectacle?
Au théâtre des Mathurins jusqu’au 18 février 2026
