
Une explosion d’énergie traverse le plateau avant même que le spectacle ne commence véritablement, comme si un vent électrique annonçait un hommage débridé. Les interprètes surgissent avec une liberté folle, prêts à transformer la scène en arène vibrante dédiée à la poésie rugueuse de Bashung. Très vite, on comprend que ce cabaret déjanté va repousser les frontières de l’hommage classique pour inventer un rituel scénique aussi irrévérencieux qu’émouvant.
Ce qui frappe immédiatement, c’est la capacité des artistes à réinventer Alain Bashung sans jamais chercher l’imitation, en cultivant plutôt un esprit d’insoumission qui lui ressemble profondément. Corrine/Sébastien Vion, Brenda Mour/Kova Rea et Patachtouille/Julien Fanthou composent un trio incandescent, chacun insufflant une intensité propre qui dynamite les codes du cabaret. Leur présence dévore l’espace, transperce le quatrième mur et déstabilise avec humour et tendresse le rapport habituel au répertoire. On passe d’une fantaisie burlesque à un cri du cœur, d’un éclat de rire à une pulsation rock qui chavire la salle. Leur complicité crée une matière vivante qui circule comme un courant, rassemblant le public dans un même souffle. Le spectacle se permet tous les dérapages ludiques, tous les délires chorégraphiés, toutes les incarnations excessives pour mieux saisir l’esprit d’un artiste qui refusait les cases. La pianiste Delphine Dussaux, le quatuor Rainbow Symphony Orchestra et le guitariste Christophe Rodomisto offrent un écrin musical d’une fougue dynamique, élargissant le champ des possibles sonores. Les arrangements osent des alliances surprenantes, transformant certains titres en véritables paysages émotionnels. Même les transitions deviennent des performances à part entière, offrant une continuité vibrante qui fait oublier le temps. L’ensemble compose un hommage iconoclaste, incandescent, où la théâtralité devient un acte de liberté totale.

La force de cette création réside dans son dépouillement volontaire, qui laisse surgir une flamboyance intérieure bien plus puissante que n’importe quelle machinerie spectaculaire. Deux rideaux rouges, quelques néons et soudain la scène devient un territoire mouvant où tout peut advenir. Cette économie visuelle assume une esthétique brute qui résonne avec l’esprit de Bashung, dont l’œuvre avançait sur un fil tendu entre mystère et surprise. Chaque intervention musicale ou acrobatique se fond naturellement dans cet univers. Julie Demont apparaît avec son numéro de cerceau, une grâce presque irréelle et provoquante enveloppe la salle. Cette suspension du temps crée une respiration poétique au milieu du chaos joyeux et cohérant. Là où d’autres productions chercheraient l’artifice, celle-ci privilégie l’organique, l’élan, la vibration immédiate. Rien n’est figé, tout semble naître sous nos yeux, porté par une troupe qui revendique l’imperfection vivante plutôt que la reproduction cadrée. Ce minimalisme théâtral redonne sa place au geste, à la voix, au souffle, à l’intuition, à l’improvisation qui fait basculer un instant de comédie en véritable éclair. La lumière accompagne ce mouvement avec justesse, sculptant chaque corps et révélant des visages habités par une ferveur contagieuse. On ressort fasciné par cette sobriété flambée qui transforme le plateau en laboratoire d’imaginaire incandescent.
En redéployant les chansons de Bashung dans un espace cabaret à la fois tendre et explosif, le spectacle réussit à lui offrir une seconde vie, traversée par des interprétations qui ne se contentent pas de restituer : elles transforment. La version de Ma petite entreprise devient un moment de comique où éclate tout le génie comique de Corrine avec Patachtouille, un instant qui reste en mémoire longtemps après la représentation. Leur travail révèle une volonté de transmettre, de partager, d’inviter chaque spectateur à ressentir la liberté sauvage qui irrigue ce répertoire. Les saltimbanques jouent avec les codes du genre, renversent les conventions et proposent une lecture queer, insolente et profondément contemporaine des chansons. Cette approche donne au spectacle une dimension sociale inattendue, évoquant la nécessité de réinventer sans cesse les icônes pour en faire des compagnons de route du présent. On sent à quel point chaque membre de la troupe porte ce projet avec conviction. Le spectacle n’hésite pas à déplacer les frontières entre concert, performance, folie douce et déclaration d’amour scénique. La salle réagit en écho, entraînée dans une spirale d’enthousiasme collectif où l’on oublie totalement la distance. Les costumes ne sont pas en reste non plus, mais on ne va pas trop en dire. On sort avec la sensation d’avoir assisté à quelque chose d’irréductible, une célébration ardente qui honore l’esprit d’un poète inclassable.
On quitte la salle avec l’impression d’avoir vécu une cérémonie vibrante où la joie se mêle à une forme d’insolence lumineuse. On savoure la générosité d’une troupe qui réinvente Alain Bashung avec audace, humour et panache.
Où voir le spectacle?
Au théâtre du Rond-Point jusqu’au 30 décembre 2025