Quand on maîtrise l’art de l’éloquence, c’est un monde à part qui s’ouvre à nous. Parfois, à un moment donné le poids du mensonge devient trop lourd à porter. C’est là, que le point de bascule change la vie de plus d’un individu.

Tout commence par silence et le bruit d’une arme à feu. Puis on découvre deux hommes qui discutent tranquillement sur une terrasse. Le ton n’est pas très cordiale. « Elle m’a trompée. Je n’ai rien vu ».  Suite au repos chez son ami la veille, sa femme lu annonce sur le chemin du retour qu’ils se séparent. Il n’a rien vu venir. Cette annonce est pour lui l’occasion de faire un bilan de sa vie qui n’est guère joyeuse. S’il avait été avec Carole, l’épouse de son pote, tout aurait été différent. Il l’a aimé au premier regard. « Laurence te quitte, tu viens voir Carole ». Les diversions dans la conversation ne manquent pas. Mais on revient à un point précis qui prend de l’importance face à la question toute simple « Tu vas bien? » ou « Ca va toi? ». Le vocabulaire est précis pour la réponse : « abysse sans fin » ou « chute libre ». Le gars qui avait une vie pleine de réussite n’était que mensonge. Tout était faux. « Je ne te demande pas de comprendre mais de m’écouter ». Les explications soulignent les dissonances cognitives profondes. « Je ne suis personne. Je n’existe pas. Ma vie est un trou noir ». La tension est palpable. Le rythme assez lent et la présence du silence, forcent le spectateur à être totalement captivé. Surtout qu’il comprend très vite qu’il y a des cadavres dans la maison, juste indiqué avec une entrée.

Puis nous faisons un bon dans le temps, nous allons à cette fameuse soirée de la veille. Progressivement,  on comprend les éléments déclencheurs de ce drame humain. Il n’avait rien pour lui. Ni le physique, ni l’intelligence, ni le génie créatif, ni du charisme contrairement à son ami. Le poids de la jalousie l’a mené à oser l’imposture et de s’y morfondre. Tout le monde a été dupé. Ce repas informel permet de montrer les fragilités de chaque individus avec ces blessures, ces doutes, ces interrogations, ces fragilités… Personne n’a atteint ses objectifs de vie et personne n’est heureux. Quatre vies brisés par la décision d’une personne. Il a menti à sa femme, ignore son fils, embobine sa maîtresse et trahit son ami. Le drame se ressent quand le traitre dit joyeusement : « Je me suis offert un fusil de chasse ». Car le spectateur connaît le dénouement. L’horreur est d’autant plus horrible lorsqu’on sait que s’est inspiré de  « l’affaire Jean-Claude Romand »

Mitch Hooper ne néglige aucun aspect ni dans son texte, ni dans la mise en scène épurée. Il pointe avec acidité ce besoin en société d’afficher sa réussite, de montrer son pouvoir, ses relations, son argent… Le paraître à tout prix qui demande de cultiver l’hypocrisie dans l’ensemble de ses rapports humains. Qu’elle est la limite de l’imposture? Julien Muller tient parfaitement le personnage de Jean, le manipulateur. Il est à la fois volubile et discret. Simplement, il nous mène à la zone de fragmentation. En face, Anatole de Bodinat incarne avec beaucoup de fragilité l’ami aux espoirs déçus et au coeur brisé. Deux hommes qui s’opposent en tout, tout comme les deux comédiennes. Sophie Vonlanthen campe avec beaucoup d’énergie et d’espièglerie la femme intéressée et lâche. Elle nous fera bien rire de son machiavélisme si ordinaire. Et enfin, Anne Coutureau, qui apporte le côté lunaire et délicat à son personnage auquel on s’attache vite. On lui a volé sa vie, ses rêves et ses espoirs. Que lui reste t’il au final? Des illusions nébuleuses qui se dissolvent parfois dans les médicaments? Ce quatuor nous emporte dans une tragédie cruelle qui nous parle de l’humain dans toute sa complexité et son désespoir.

Une pièce intrigante et provocante qui nous prouve que l’on ne connaît jamais les gens qui nous entoure. Avez-vous vraiment envie de voir leur face caché?

Où voir le spectacle? 
A La manufacture des Abbesses jusqu’au 15 octobre 2023

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