Norah Krief décide de nous proposer un voyage au cœur de ces origines. Une histoire de déracinés et de leurs descendants qui doivent écrire une nouvelle histoire. Un joli hommage à sa mère qui a su faire d’elle une femme à part entière.

La scène pour Norah Krief est un lieu où elle se sent bien. Un espace qui lui permet de raconter des histoires et de partager avec un public, heureux d’être là. Elle a donné aux mots de Marivaux, de Tchekhov, de Molière, de Shakespeare… une autre réalité. Cette fois, elle revient pour nous faire d’une histoire plus intime. Elle revoit sa mère concasser au mortier son café, le mettre dans la zaouza sans oublier la goutte d’eau de fleur d’oranger. « Ton monde c’était entre la Tunisie et la France, et papa c’était pareil ! Moi, je ne devais pas être confronté à ce choc, qui te rendait si fragile. Toi et papa, vous étiez fragiles. Vous étiez vulnérables. » La parole se mélange à la musique, jouée en live, par Frédéric Fresson Lucien Zerrad et Mohanad Aljaramani pour parler du départ de sa famille pour la France. La comédienne n’a connu que la France mais parfois son pays lui manque, tellement on lui en a parlé. Un sentiment de déracinement se fait ressentir comme une forme de manque générationnel.

© Jean-Louis Fernandez

Des courts récits personnels se mélangent à des chansons d’Oum Kalsoum. Une chanteuse qui vous évoque une femme forte avec une tessiture de voix si particulière qui parle de la nostalgie d’un pays ou d’un amour perdu. Mais n’attendez pas à voir Norah Krief chanter avec ce même charisme. D’ailleurs, elle le dit elle-même, elle n’est pas chanteuse. Cette envie de rendre hommage à sa mère fait suite à une demande de Wajdi Mouawad qui lui a demandé de chanter un extrait d’Al Atlal, un poème d’Ibrahim Nagi interprété par Oum Kalsoum, pour la pièce Phèdre(s) en 2016. Un moment fort qui lui a donné envie de faire un spectacle.

© Jean-Louis Fernandez

Dans son chanté parlé, elle évoque ces souvenirs ceux qu’on lui a raconté et ceux qu’elle a vécu. La difficulté de se sentir un quand la culture qui nous entoure se fait multiple. Une chevauché émotionnelle dans la construction face à la migration, magnifiquement accompagné par les trois musiciens qui partagent un moment de leur histoire. Trois hommes de trois générations différentes qui s’ouvrent au public sur leur chemin jusqu’à la scène. Un moment très beau d’autant plus que les musiciens jouent magnifiquement bien. Surtout cet instant où les deux ouds jouaient ensemble avec un accompagnement électronique, j’avais l’impression de voyager dans un ailleurs mystérieux.  

Sur Al Atlal (les ruines) s’est construite une nouvelle histoire portée par une artiste pleine de vie. Avec les musiciens, ils insufflent un vent de nostalgie et de force avec lequel on ressort bouleversé et heureux à la fois.

Mais où aller voir le spectacle?
29 et 30 janvier : Théâtre de la Foudre – Petit-Quevilly – CDN de Normandie-Rouen
09 mars : Le Channel – Scène nationale de Calais
12 et 13 mars : Espace Malraux – Scène nationale de Chambéry et de la Savoie

« Je te revois concasser au mortier ton café, le moudre fin comme de la farine tu me disais, le mettre dans ta zazoua sur le feu doux du kanoun, ajouter une goutte d’eau de fleur d’oranger ; tout ça dans notre jardin de banlieue parisienne, devant la maison, à genou, soufflant sur les braises, ou remuant ton éventail tunisien, sifflotant, tranquille, à la recherche de sensations de plaisir. Tu restais concentrée, surveillant avec vigilance le frémissement de ton café qui dégageait un arôme de noisette grillée. Et c’était long, ça bouillait lentement, tu retirais, tu remettais la zazoua sur le feu tout en écoutant ta musique orientale sur le tourne-disque de la maison. »

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