Dans les récits d’hérédités écrasantes et de personnalité forte, on découvre Antigone. Cette jeune femme que tout accable, reste debout et défie le monde. Un acte de rébellion qui lui vaudra la mort mais une vie éternelle dans les histoires.

On pourrait croire qu’« Antigone » de Sophocle est un texte un peu oublié et ancien. Pourtant l’histoire reste d’une incroyable modernité et Antigone n’a jamais cessé de vivre. Hölderlin, Anouilh, Hegel, Cocteau, Brecht, Yourcenar… chacun à trouver une image qui leur évoquait des réflexions, des luttes, des espoirs. Alors faut-il s’étonner que Lucie Berelowitsch décide à son tour de s’approprier l’histoire ? Elle y voit un texte très contemporain qu’elle fait jouer en ukrainien, en russe et en français. Le destin d’Antigone, fille de l’inceste entre son père, Œdipe et de sa grand-mère, Jocaste, s’annonce terrible. Lors d’une fête prématurée pour se réjouir d’une victoire sur la guerre, deux frères s’affrontent et meurent. Etéocle aura le droit à un enterrement dans la dignité et Polynice sera abandonné dans le désert. Toute personne lui rendant hommage ou couvrant son corps sera puni de mort. Antigone refuse ce traitement à l’un de ces frères et va braver les interdits sans jamais se cacher. Créon, roi de Thèbes et frère de Jocaste, homme sanguinaire et sans pitié, ne peut faire aucune exception à la règle, même à la future épouse de son fils, Hémon. Un tombeau lui sera édifié dans lequel elle sera enterrée vivante. Un acte de bravoure et de rébellion qui va fragiliser tout un empire.

L’écho de cette histoire raisonne par rapport à l’actualité dans le conflit russo-ukrainien. Mais si des voix se font entendre pour défier le pouvoir, un nouveau monde ne serait-il pas possible à inventer? La question n’a pas de réponse à ce jour. Comme il est question de modernité, la mise en scène mélange une structure classique grecque avec des intermèdes chantés et la modernité dans le jeu, les costumes intemporels… Déjà, on découvre une scène avec des décors imposants de destruction, d’abandon… un peu comme après la révolte de la place Maidan. Le sang rouge et visqueux des frères morts restera présent sur le plateau marquant chacun des personnages. Leur histoire part de cette flaque étendue. Cette présence marquante visuellement se complète avec le groupe féminin cabaret-punk Dakh Daughters formé par des performeuses ukrainiennes (déjà découvert dans le spectacle « Terrabak de Kiv » au Monfort) et la musique électronique de Sylvain Jacques. La musique se veut coup de poing afin de mieux nous mettre à terre face à cette violence et cette haine. Antigone devient une figure de la révolte tout autant que celle de la justice et du compromis. Les comédiens ukrainiens et le comédien français incarnent à la perfection leurs personnages qui nous guident dans cette terrible histoire. Ils construisent ces images puissantes et frappantes qui ne peuvent nous laisser insensibles à cette fable malgré la frontière de la langue. On ressort bouleversé par cet afflux d’émotions qui font appels à notre mémoire et des histoires de conflits.

Un spectacle saisissant et puissant qui nous plonge au cœur de la souffrance et du drame.

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